Quand les encombrants témoignent de nouvelles relations aux autres

Vous est-il arrivé de vous déposer des objets sur le trottoir ? Ou d’en récupérer ? Dans le cas contraire, vous avez certainement observé des personnes le faire… Vous êtes-vous interrogé sur la signification donnée à cette pratique par ceux qui en sont acteurs ? Sur ce que nous disent ces objets qui viennent régulièrement occuper nos bas d’immeubles en attendant d’être détruits ou de renaître dans une seconde vie ?

C’est pour mieux comprendre ce phénomène, en croissance, que Dominique Roux et Valérie Guillard ont entrepris une étude qualitative composée d’une vingtaine d’entretiens de glaneurs et de déposeurs.

La sociabilité comme clé d’entrée au glanage

La réponse à ces questions est traditionnellement abordée à l’échelle individuelle avec la mise en perspective de différentes motivations au dépôt ou à la récupération d’objets, respectivement par les déposeurs et par les glaneurs, alors même qu’ils partagent un contexte (les encombrants), un lieu (le trottoir) et des objets.

L’originalité de la recherche consiste à prendre au sérieux la rencontre et les échanges, sur cet espace public, entre des personnes qui a priori ne se connaissent pas. Les auteures s’intéressent ainsi aux formes de socialité (mode de relation aux autres) créées par ce système des encombrants. Il ne s’agit pas alors simplement de se débarrasser d’objets mais de mettre ces objets à la disposition d’autrui. « Placer des objets sur le trottoir plutôt que de les jeter à la poubelle témoigne ainsi de leur volonté de les « faire passer » à d’autres et d’en prolonger l’usage ».

Trois formes de sociabilité sous-jacentes

Le don charitable

Pour nombre de déposeurs, il s’agit de participer à la circulation d’objets au profit de gens qu’ils perçoivent comme défavorisés. Dans un sentiment de commune humanité, l’action s’apparente à une sorte de don charitable qui s’avère d’autant plus positive qu’elle pourrait permettre de protéger les individus contre des dérives du marché, tout en se libérant « d’une éventuelle culpabilité à jeter ». Si tous les glaneurs ne perçoivent pas vraiment cette part de don, plusieurs voient dans ce geste inattendu et gratuit une sorte d’offrande faite par des « gens bien » (eux!).

 La réciprocité équilibré

Pour d’autres déposeurs-glaneurs, il s’agit d’échanger avec des gens qui partagent une appétence pour la récupération d’objets, « comme si la rue était un grand libre-service où chacun s’offre mutuellement ce dont il n’a pas besoin ». Ils imaginent le système des encombrants comme un espace de troc entre personnes d’un même monde structuré, dans une vision de type donnant-donnant. Ils portent alors un regard négatif sur ceux qui ne joueraient pas le jeu par opportunisme : les professionnels, les riches, etc.

La réciprocité généralisée

Enfin, dans une logique plus macro et moins locale, certains déposeurs-glaneurs considèrent les encombrants comme un moyen de mutualiser les objets. Au-delà d’une question de moyens financiers ou d’un échange de proximité, les individus partagent ici la conviction de lutter contre le gaspillage et d’apaiser des tensions liées aux enjeux environnementaux. Avec cette réciprocité généralisée, on entre dans un cycle d’échanges, un mouvement étendu et indirect où ce qui est déposé par les uns et repris par les autres, est destiné à être redonné à nouveau.

Ce que nous disent ces dons d’objets aux étrangers…

Avec ces systèmes des encombrants, ces pratiques de dons d’objets aux étrangers, on assiste à une sorte de décharge matérielle et symbolique de nos consommations passées. De quoi témoignent-t-ils : d’un trop plein de consommations ? De l’engloutissement de nos vies dans les produits et les objets qui nous entourent ? De la fluidification ou de la liquéfaction de nos relations ? Ou au contraire, de nouvelles modalités d’existence marquées par de nouvelles relations aux choses et donc à nous et aux autres… A méditer!

Roux D. et Guillard V. (2016), Circulations d’objets entre étrangers dans l’espace public : une analyse des formes de socialité entre déposeurs et glaneurs. Recherche et Applications en Marketing, 31(4), 30-49. (French Edition)

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Un commentaire pour Quand les encombrants témoignent de nouvelles relations aux autres

  1. mk is Watoo dit :

    Je l’avoue, j’ai déjà récupéré une petite table qui avait dû supporter un tourne-disque, que j’utilise pour ma télé.
    Des enceintes Bang & Olufsen
    Une chaise en formica
    Quelques (très) vieux magazines & livres
    & probablement d’autres choses…

    C’est pas trop grave j’espère !

    J'aime

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